INTERVIEW•De sa présentation à l’ONU en septembre 2024 à son « remodelage de la face du Moyen-Orient » annoncé après son attaque de l’Iran, on a décrypté le langage de Benyamin Netanyahou avec Denis Charbit, professeur à l’université ouverte d’Israël
Depuis le 7 octobre 2023 et l’attaque du Hamas qui a tué près de 1.200 personnes et enlevé plus de 250 d’Israéliens, Israël et le gouvernement de Benyamin Netanyahou s’est engagé dans une fuite en avant guerrière, massacrant des dizaines de milliers de Palestiniens et a mené des opérations militaires au Liban et en Iran.
Peu après les premiers bombardements sur Téhéran, le 13 juin, et juste avant les frappes américaines du 21 juin, Benyamin Netanyahou a expliqué être en train « de changer la face du Moyen-Orient ». Une phrase qui ne dit pas tout de ses projets. 20 Minutes a tenté de la décrypter avec le chercheur franco-israélien en sciences politiques de l’université ouverte d’Israël, à Raanana et auteur en 2024 d’Israël, l’impossible État normal.
Qu’entend Benyamin Netanyahou par « changer la face du Moyen-Orient » ?
On peut livrer deux interprétations de ce que Netanyahou appelle « remodeler le Moyen-Orient ». La première, qui emporterait sans doute l’assentiment de l’ensemble de la population israélienne, toutes tendances confondues, serait de faire en sorte que les voisins d’Israël, directs ou indirects, ne soient plus animés d’une volonté de le faire disparaître, que ce soit sur le plan rhétorique ou par des moyens militaires, comme le programme nucléaire iranien. Ce serait l’interprétation, disons, raisonnable.
Autrement dit, faire ce qui a été fait avec l’Égypte, Bahreïn, les Emirats arabes unis…
Oui. C’est en gros, avoir des voisins avec lesquels on peut discuter, négocier, faire du commerce, du tourisme… et entretenir des relations plus ou moins bonnes, mais pacifiques. Ce scénario ferait consensus dans la société israélienne et, exprimé ainsi, serait considéré comme légitime par l’ONU et la communauté internationale. C’est le scénario « soft ».
Et l’autre…
L’autre, plus « hard », qu’il faut redouter et qui est peut-être ce que Benyamin Netanyahou entend par « remodeler le Moyen-Orient », consisterait à dire : « Puisque j’ai délivré Israël – et même le monde sunnite, voire l’Occident – de la menace iranienne, j’entends en contrepartie faire main basse sur Gaza et la Cisjordanie. »
Et c’est ce qui semble se dessiner, sans même parler de Gaza, vingt-deux nouvelles colonies ont été annoncées en Cisjordanie…
Indiscutablement, c’est cette vision qui anime le gouvernement israélien. Et face à laquelle l’opinion publique mondiale, l’Europe et d’autres devraient dire : « Stop, pas jusque-là. » L’opération contre l’Iran ne devrait pas être le prétexte à un « chèque en blanc » pour l’élimination politique de la question palestinienne.
Il existe un risque plausible qu’Israël dise : « Voilà, j’ai fait le sale boulot » – pour reprendre les mots du chancelier allemand Friedrich Merz – « maintenant vous me laissez faire ce que je veux à Gaza et en Cisjordanie ».
Est-ce que « changer la face du Moyen-Orient » signifie aussi obtenir des changements de régime en Iran comme au Liban avec l’affaiblissement du Hezbollah et l’élimination d’Hassan Nasrallah ?
On voit bien que des changements ont lieu, mais pas forcément de la même manière : Assad a perdu la Syrie parce que le Hezbollah était trop faible – grâce à Israël donc, mais sans intervention directe. Au Liban, il n’y a pas eu de changement de régime, mais l’affaiblissement du Hezbollah a permis à la nouvelle direction libanaise d’être plus ferme à son égard. Avant la guerre au Liban, il n’y avait pas d’élection présidentielle à cause du veto du Hezbollah. Maintenant qu’il est affaibli, des élections ont eu lieu.
En Iran, Israël ne prétend pas changer le régime par des bombardements. Le changement devra venir des Iraniens eux-mêmes ou d’un arrangement d’intérêts.
Autrement dit, imposer un changement de langage qui est aujourd’hui de l’ordre de la guerre de Gog et Magog : « On va se détruire et on verra qui sera le premier ». Et dire : « On a des intérêts, vous voulez garantir votre régime, je vous ai mis un grand coup sur la tête maintenant on s’arrange, on trouve un compromis » au sein d’un rapport de force.
Quelle place occupe la théologie dans ce remodelage ?
Je n’y crois pas une seconde. Certes, Benyamin Netanyahou emploie une rhétorique religieuse – « Dieu ceci », « Dieu nous aide » – pour parler à sa base électorale, sa coalition, ses députés. Ce n’est pas la théologie qui le guide, mais une partie de son électorat y est sensible : ce discours sur le « peuple éternel », « depuis Moïse » plaît à une frange de l’opinion publique. Mais le vrai langage de Benyamin Netanyahou est celui de la puissance.
























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