DR SOULEYMANE KEITA : ‘’La deuxième vague de la Covid-19 combinée aux mesures institutionnelles prise par l’Etat ne militent en faveur de la relance’’

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Le Docteur Souleymane Keïta est Enseignant-Chercheur en économie qui officie à l’Université Cheikh Anta Diop

Il est spécialisé en Economie industrielle et est membre du LARED, du CREA, de la FASEG.

Dans cet entretien, il revient sur l’impact de la Covid-19 sur nos économies, le sort du Franc CFA, entre autres sujets brûlants de l’heure.

L’éco, monnaie de la Cedeao, a été repoussée à 2025? Il y aurait des clivages existants entre les pays de l’UEMOA. Qu’en pensez-vous?

Ce clivage au sein de l’UEMOA est compréhensible au vu du niveau d’impréparation de certains pays de passer rapidement à un stade supérieur de la reforme d’une part ; et d’autre part la tournure prise par les évènements laisse croire que c’est un projet piloté de bout à bout entre le président français Emmanuel Macron et le président Ivoirien Alassane Dramane Ouattara. Ces deux phénomènes combinés font  que certains ne se sentent pas directement concernés. 

Encore quatre ans pour  trouver  un consensus entre les pays utilisant le Franc CFA et les autres pays anglophones comme le Nigeria.

Pensez-vous que ce sera possible ?

Le mot impossible n’existe pas dans l’analyse économique mais le problème fondamental réside maintenant dans les conditions matérielles de sa réalisation. Or, les conditions matérielles se résument,  à mon avis, à  des point essentiels comme : le régime de change de la monnaie commune (la parité fixe),  la question de la garantie et  les statuts de la future Banque centrale. Donc, le changement tant promis n’est que symbolique car le pays  anglophones comme le Nigeria ont compris que la parité fixe a  des effets négatifs sur les économies des pays de l’UEMOA comme  la libre transférabilité des fonds. Cette parité fixe donne cette large facilité aux multinationales installées  dans nos pays de transférer leurs profits ou bénéfices sans aucun risque de fond. Cette parité fixe donne une grille de lecture plus fine à des investisseurs européens et français sur la capacité réelle du marché de pouvoir faire des projections financières à  moindre risque.

Grace également à cette parité,  l’Europe aura cette opportunité absolue d’acheter nos matières premières à moindre coût quelles que soient les fluctuations du marché international ; ceci donne une capacité de maitriser du marché et  un atout économique inestimable.  Même si il y a dévaluation de l’Euro par rapport au Dollar,  les européens vont acheter nos matières premières sans subir les effets. Tous ces faisceaux d’évènements font qu’à l’heure actuelle, un consensus est quasiment impossible entre les deux blocs.

Le ministère de l’Economie table sur une croissance de plus de 5%, alors que celui de 2020, du fait de la pandémie du coronavirus, était tombé à 0,7%, faussant toutes les prévisions de départ.

Est-ce possible d’atteindre un taux de croissance de 5% ?

L’Etat du Sénégal a dans la riposte contre la Covid-19, pris  de très bonnes initiatives et continue dans la moindre mesure à s’inscrire vers plus d’efficacité pour  atténuer l’impact de la Covid-19 par la création d’un Fonds de Riposte et de solidarité, doté de 1000 milliards de CFA.   A cela s’ajoute l`effort constant de la  BCEAO qui a pris 8 mesures pour limiter l’impact négatif de la COVID-19 sur les économies de l’Union. Elles se décomposent comme suit : D’abord les interventions chiffrées avec la hausse de 340 milliards sur les ressources mises à la disposition des banques, 1050 milliards pour élargir l’accès au refinancement, 25 milliards au Fonds de bonification de la BOAD, et ensuite trois mesures institutionnelles non chiffrées notamment la sensibilisation des banques pour l’utilisation des ressources du guichet spécial, la négociation en vue de la réduction des coûts des transferts, l’approvisionnement en billets des guichets automatiques des banques et le réaménagement du calendrier d’émissions des titres publics sur le marché régional.  Toutes ces mesures ne sont viables qu`à longtemps.

Cependant, avec cette deuxième vague de la Covid-19 combinée  avec les mesures institutionnelles prise par l’Etat ne militent  en faveur d’une reprise rapide d`une croissance économique.

L’Etat met la pression sur les régies financières. Les Impôts et les services de Douanes devront respectivement, au cours de cette année, apporter plus de 1742 milliards et 840 milliards de FCFA dans les comptes de l’Etat.

Est-ce-possible ?

Comme nous avons indiqué plus haut,  l`objectif assigne de 1742 milliards et 840 milliards de FCFA aux régies financières est dans l`ordre du possible mais sa réussite dépendra du climat social économique politique et surtout  des mesures institutionnelle qui seront prises pour orienter la trajectoire de l`économie.

Macky a décrété 2021, une  année de la relance économique.

Croyez-vous au rebond de l’économie à cette date ?

Le dire est un gage de bonne volonté certainement de mettre plus de mesure de soutien aux entreprises et secteurs porteurs de croissance économique.

Mais, encore une fois, la relance économique dépendra des effets des politiques publiques engagées mais aussi du contexte mondial de ces deux éléments. Le président a la maitrise du premier, c’est à dire les politiques publiques mais le contexte mondiale est multiforme et complexe.

Aujourd’hui,  le Sénégal continue de subir les effets de la seconde  vague de la  COVID-19 plus particulièrement  les secteurs  du transport,   du Tourisme et de l’hôtellerie avec les mesures de restriction.

Est-ce que cela ne va pas  se répercuter sur  la relance économique ?

Toutes les études ont montré qu`avec cette crise,  les secteurs les plus impactés  sont le transport, le tourisme  et  l’hôtellerie avec cette seconde vague de la  COVID-19. Dès son apparition, les mesures prises par l’Etat ne vont pas, en mon avis,  vers le relèvement de ces secteurs.  Pour une relance économique,  il faut libérer l’économie par  la suppression des entraves à la libre circulation des personnes et des biens tout en respectant les mesures barrières.

Les acteurs  pour l’annulation de la  dette africaine continuent  de mener le combat.  Pensez-vous  qu’ils auront gain de cause ?

Tout dépend de l’ampleur des actions qui seront mimées mais pas forcément de l’évolution de la Covid-19.  Ces pays eux-mêmes sont victimes au même titre que nous.

 Le Président de la République a  demandé  à son gouvernement  la finalisation et l’amorçage de la mise en œuvre de la stratégie de développement de l’industrie pharmaceutique nationale au regard des avantages comparatifs et compétitifs du Sénégal.

Quelle lecture en faites-vous ?

Ma lecture de cette proposition du Président de la République est d’ordre purement économique dans la mesure où cette question touche une notion centrale dans les relations commerciales internationales. Il me parait opportun de rappeler la compréhension de ces deux notions essentielles à savoir  avantages comparatifs et compétitifs pour avoir le même niveau d’analyse de ces questions.

 Selon la théorie des avantages comparatifs, peu importe si un pays a des avantages absolus ou pas : Il gagne à se spécialiser dans la production des biens pour lesquels son avantage comparatif est le plus élevé, c’est-à-dire dont les coûts relatifs sont les plus bas, et à échanger les biens qu’il ne produit pas. Quant à l’avantage compétitif ou concurrentiel, c’est tout ce qui permet à une entreprise de surpasser ses concurrents. Il est en cela différent du facteur clé de succès qui est commun à toutes les entreprises présentes sur le marché. Ces avantages compétitifs se construisent dans le temps grâce aux multiples pratiques et expérimentations menées, permettant à la société de faire une offre distinctive et d’avoir une production qui soit à même de la démarquer sur son marché par rapport à l’ensemble de ses concurrents. Le positionnement stratégique du Sénégal dans le secteur de l’industrie pharmaceutique requiert d’abord une analyse fine de la situation interne du Sénégal  pour permettre de faire  l’appréciation de ses forces et de ses facteurs de succès comparativement avec ce que font les entreprises concurrentes.

Une étude de l’OMS sur l’état des lieux des politiques pharmaceutiques en Afrique de l’Ouest révèle, l’insuffisance de moyens est le problème principal auquel se heurtent en permanence les systèmes de santé dans notre région. Cela se traduit par l’absence de traitements, une mortalité et une morbidité élevées du fait de la prolifération des fléaux tels que  le Sida, la Tuberculose et  le Paludisme. Une présence endémique de la quasi-totalité des maladies infectieuses, en voie de disparition dans les pays riches : la Fièvre jaune, l’Onchocercose et de nombreuses affections «exotiques», qui ne suscitent que peu d’intérêt pour la Recherche et le Développement dans les firmes pharmaceutiques.

Il existe un écart entre les besoins de santé primaire en médicaments et les ressources disponibles. Les exigences de rentabilité de l’industrie pharmaceutique ne laissent pas beaucoup d’espoirs à nos populations qui n’ont pas les moyens de se procurer des médicaments coûteux. L’enjeu étant de concilier profit et pauvreté. Quand  les médicaments existent,  ils sont chers ou inefficaces. 

En conclusion, il faut retenir qu’il y a un potentiel très important pour transformer  le Sénégal en un hub de firmes pharmaceutiques ; cela passera forcément par la transformation structurelle, ses facteurs clefs de succès, ses principales compétences et savoir-faire distinctifs.

Au Sénégal,  on a  assisté à la mort de  beaucoup d’entreprises comme Icotaf, Sotiba, Bata, entre autres qui devraient lutter contre le chômage.  Vous, en tant  que spécialité en économie Industrielle, qu’est ce qui explique  cette  situation ?

L’économie sénégalaise dépend encore significativement de son secteur primaire (16% du PIB et 50% des emplois), en particulier l’agriculture qui est sujette aux fluctuations des cours mondiaux et aux aléas climatiques. Le secteur secondaire représente 23% du PIB et le tertiaire 61%.

Cependant, depuis quelques années, nous constatons pour le regretter que la mort de beaucoup d’entreprises comme  Icotaf,  Sotiba, Bata s’explique par une série de trois raisons : d’abord nous sommes tous responsable de cette situation car nous consommons ce qu’on ne produit pas et produisons ce que nous ne consommons pas. Résultat des courses, nos entreprises  évoluent  à perte car elles manquent de débouchées locales ; ensuite la puissance publique malgré les efforts conséquents n’injecte pas suffisant d’argent pour soutenir nos PME/PMI et enfin, on fait face  à une concurrence étrangère très bien outillée et bien préparée  qui sait transformer son avantage comparatif en avantage compétitif.

En tant  que spécialiste en  économie  industrielle, quelle politique peux-t-on adopter pour  sauver  le secteur  industriel sénégalais qui  est   presque dans  l’agonie ?

L’industrie étant le plus grand pourvoyeur d’emplois dans une économie, renforcer sa compétitivité est capital.

Toutefois, la compétitivité de l’industrie sénégalaise passe  par une bonne politique industrielle bâtie sur les éléments ci-après :

-En phase avec l’acte 3 de la décentralisation,  faire des pôles régionaux de compétitivité le catalyseur de la politique industrielle sénégalaise,

– Mettre en place un plan stratégique sur l’énergie couvrant  les caractéristiques propres du Sénégal en mettant   en œuvre entre autre : la dotation en ressources énergétiques, climat, niveau de vie, structure de l’économie (industrie lourde vs services), densité du territoire, taux de motorisation, taux d’électrification,

-Mettre l’accent sur l’innovation en  renforçant  la dynamique de spécialisation intelligente à partir des avantages comparatifs

-Miser sur les chaînes de valeur en consolidant l’ancrage de l’industrie sénégalaise  dans l’écosystème national  et à l’international

-Décloisonner la recherche en amont réalisée dans les universités, les hautes écoles, les centres de recherche et les entreprises dans les domaines des pôles de compétitivité en créant des centres de recherches interuniversitaires pour disposer d’une masse critique importante ambitionnant l’excellence mondiale, etc. 

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