INTERVENTION DE L’ARMEE LORS DU COUVRE-FEU : «Ce n’est pas une bonne chose », selon le commissaire Boubacar Sadio




Le Commissaire divisionnaire à la retraite Boubacar Sadio a été, ce samedi, l’invité du Grand Oral. Sur les ondes de la 97.5 Rewmi Fm, il est revenu sur la disparition de la meilleure élève du Sénégal en France,  Diary Sow, l’état d’urgence assorti d’un couvre-feu, entre autres, sujets d’actualité. Morceaux choisis.

Notre compatriote Diary Sow a disparu en France le 4 janvier dernier. Vous avez étudié dans ce pays et qui est-ce que cette disparition vous inspire ?

Disons de l’inquiétude, de la tristesse. Certainement de la part de sa famille il y a une vive angoisse. On ne sait pas dans quelle circonstance elle a disparu. A-t-elle été enlevée ? A-t-elle commis une fugue ? Je ne le pense pas compte tenu de son éducation etc. Bon je pense que nous sommes tous en train d’attendre quels seront les résultats. Mais je pense que les autorités françaises et sénégalaises ont dû prendre les dispositions nécessaires pour la retrouver le plus rapidement possible. Au cas échéant, j’aurais aimé qu’on la retrouve saine et sauve.

En tant que commissaire à quoi avez-vous pensé quand vous avez entendu cette disparition ?

Franchement je n’ai pensé à rien de particulier. Parce que dans cette situation-là, il ne faut pas s’attarder à avancer des hypothèses. Il faut laisser les choses se développer un peu pour voir. Sinon on risque d’avancer une hypothèse qui va se retrouver complètement en porte-à-faux avec la réalité. Il faut être prudent.

On va parler de l’augmentation des cas de Covid-19 au Sénégal et du nombre de décès. Est-ce que vous pensez qu’on est en train de bien gérer cette 2e vague?

Disons que je n’ai pas l’expertise médicale nécessaire pour donner vraiment un avis scientifique. Mais je constate comme tout le monde qu’il y a une augmentation exponentielle des cas et surtout des cas de décès. Je crois que les spécialistes avaient annoncé ça. C’est une tendance générale au niveau du monde. Évidemment pour ce qui est de la gestion de la Covid-19, il faut dire qu’il y a eu beaucoup de manquements. Il y a eu une première vague avec tout ce qu’il y a eu comme gestion malencontreuse, comme les malversations dans l’utilisation des fonds publics etc. Et c’est beaucoup plus difficile maintenant avec cette 2e vague où l’Etat ne peut plus se permettre de réclamer des fonds, de demander aux gens de contribuer financièrement. Donc, ils vont devoir faire avec les moyens du bord et ça va être très compliqué. Je crois que c’est ce qui a valu cet état d’urgence.

Justement on vient de décréter l’Etat d’urgence assorti d’un couvre-feu. Malheureusement, il y a eu une résistance de la part d’une certaine partie de la jeunesse. Pensez-vous que cette mesure est opportune?

Vous me permettrez dans un premier temps, dans un souci pédagogique de faire comprendre que l’Etat d’urgence est décrété par le président de la République sur la base de l’article 69 de la constitution. Maintenant les modalités d’application de cet article sont précisées par une loi. Il faut dire que c’est un régime d’exception (…). A la suite de cette 2e vague, l’Etat a jugé nécessaire de décréter cet état d’urgence. Paraît-il que c’est sur recommandation des scientifiques. Mais ce qu’il faut déplorer ce sont les manifestations. Je crois qu’il n’y a pas eu le recul nécessaire avant de prendre cet état d’urgence là. Avant même les manifestations, vous avez constaté qu’il y a eu des bouchons un peu partout. Ça prouve qu’il y a une sorte de précipitation et que ça n’a pas été bien mûri. Je crois que les forces de l’ordre qui étaient chargées quotidiennement de gérer la circulation auraient dû peut-être une semaine avant être informés une semaine avant qu’il y’aura Etat d’urgence. Ce, pour les permettre de prendre les dispositions nécessaires. Parce qu’en cas d’état d’urgence, le personnel est mobilisé. Au niveau des carrefours et des ronds-points vous avez constaté qu’il n’y avait pas de policiers. Les citoyens sont laissés à eux-mêmes. Puisque ça concerne que deux régions on aurait dû demander du renfort de l’intérieur du pays et maintenir des agents au niveau de la circulation pour aider et faciliter la circulation.

Revenons-en aux manifestations des jeunes ?

Maintenant pour ce qui est de la réaction des jeunes, je pense qu’il faut éviter de faire une analyse superficielle. Moi compte tenu de mon expérience, je dis qu’il n’y a pas de quoi s’affoler. C’est des pneus qui ont été brûlés. Ce qu’il faut aussi déplorer c’est qu’en temps d’état d’urgence contrairement à l’état de siège, l’armée n’est pas impliquée en première ligne. Dans le cas précis, on a vu que l’armée a été impliquée et dès le premier jour. Moi je dis que ce n’est pas une bonne chose. Parce que nos Diambars n’ont pas été formés pour avoir en face d’eux jeunes qui brûlent des quartiers. C’est un peu les dévaloriser. Donc quelque part, je pense qu’il y’a eu une erreur sur ce plan-là. Parce qu’il y a trois niveaux d’intervention au niveau des forces de l’ordre. Il y’a la police, la gendarmerie en tant que militaires investis des missions de police et l’armée. L’armée aurait dû attendre que la situation s’envenime pour intervenir. Mais très tôt,  ils sont intervenus et ce n’est pas bon. Il ne faut pas habituer les populations à voir à chaque fois l’armée.

On voit souvent les populations défier les forces de l’ordre. Pis, les policiers sont parfois blessés et le dernier cas a été enregistré à Guinaw Rail. Qui est-ce que s’est passé entre temps pour que cette défiance s’installe entre la population et les forces de l’ordre ?

Il y’a d’abord une contestation de l’autorité, publique, de l’autorité politique qui a eu des comportements. Quand nous prenons le cas du ministre de l’intérieur par rapport aux jeunes, quand on a parlé de « Barca wala Barsakh », il y’a d’abord un ministre qui a contesté qu’il y avait un problème d’emploi au Sénégal. Ce, en disant que ce sont les jeunes qui sont paresseux, qui ne veulent pas travailler etc. Ensuite, le ministre de l’intérieur dit que le décompte de nombre de morts n’intéresse pas l’Etat et ce qui importe l’Etat c’est les solutions aux problèmes. Dès l’instant que la solution aux problèmes vous intéresse ça veut dire que vous devez nécessairement vous intéressez au décompte. Tout ça crée des frustrations non seulement au niveau des jeunes mais aussi au niveau des parents qui se sont sentis vexés etc. C’est pourquoi je dis qu’il faut une analyse beaucoup plus approfondie. Parce que pour les jeunes, la police représente l’autorité. Il y’a eu beaucoup de frustrations cumulées et le couvre-feu a été un prétexte pour ces différents mécontents là de s’exprimer. Je crains que cela aboutisse à des manifestations beaucoup plus importantes. Nos autorités se sont décrédibilisées avec un certain discours qu’elles tiennent au point que les jeunes pensent qu’elles ne sont plus des références.

Dans le même sillage, aujourd’hui lundi, le projet de loi sur ce que j’appelle l’habilitation permanente va être examiné. Est-ce que cela vous semble admissible dans une démocratie ?

Je ne sais pas ce qui pousse le président a toujours vouloir avoir le pouvoir. Je crois qu’il en a suffisamment pour gérer ce pays-là comme bon lui semble. Maintenant, je crois que c’est attentatoire à l’Etat de droit. N’est pas une habilitation permanente qui permet au président de proroger l’état d’urgence. Il pourrait même déclarer l’état de siège alors que la situation ne l’exige pas. Par ailleurs au Sénégal, les contestations s’arrêtent aux communiqués. Il faut donc que la presse et la société civile jouent leur rôle de conscientisation des citoyens. Il faut informer les citoyens et une fois informés, ils seront conscients.




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