MEISSA BABOU, ECONOMISTE : «2021 risque d’être une année extrêmement difficile»




Chaque fin d’année, l’exercice est de rigueur. Les économistes font tourner leurs modèles de prévisions et dressent le panorama pour l’année à venir. Après l’onde de choc du Covid-19 qui s’est abattue sur le monde en 2020, plongeant en récession la plupart des grandes économies de la planète, l’exercice s’avère particulièrement difficile pour 2021. Ce que confirme l’économiste Meissa Babou, selon qui 2021 reste à haut risque pour l’économie nationale. L’enseignant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar prédit un pire scénario pour le Sénégal. Entretien !

Le Sénégal est touché de plein fouet par la  crise sanitaire. Comment appréhendez-vous le plan de relance de l’économie nationale ?

A la lecture du plan de relance économique qui privilégie l’Agriculture, la santé, le tourisme et l’éducation, on peut garder espoir. Si ce plan est déroulé, ça peut apporter une solution surtout du côté de l’autosuffisance alimentaire et de l’Energie qui plombent l’économie sénégalaise. Mais, je crains que ça ne soit comme le Pse1 qui était axé principalement sur les investissements routiers, c’est-à-dire sur le transport sans investissements sociaux de base : universités, écoles, hôpitaux, tout était laissé en rade. Et, l’agriculture n’a pas aussi été bénie par ce Pse 1. Maintenant ce plan de relance qui est accolé au Pse 2 avec l’appellation Pse 2A à 15 mille milliards environ avec 700 et quelques milliards pour le plan de relance peut poser un problème de conduite. Dans la mesure où l’Etat du Sénégal est confronté à d’énormes difficultés financières. On se rappelle avec la première vague, le Sénégal a dû emprunter environ 600 milliards qui nous mettent de facto au niveau d’endettement requis par les institutions internationales. Ce qui fait que si on doit recommencer avec un plan de relance à 15.000 milliards avec ce niveau d’endettement, je crains que les difficultés financières aussi bien pour les nouveaux investissements et même les anciens investissements et les dettes intérieures ne soient compliqués pour dégager autant d’argent. Si on se réfère à la bonne parole du ministre Hott et de son plan, on peut dire que le bémol risque d’être au niveau financier. Parce que le budget de cette année est déjà déficitaire de plus de 1300 milliards. Par conséquent, je crois que la conduite de ce plan posera certainement problème.

Etes-vous optimiste pour la remise à niveau de l’économie dans les plus brefs délais ?

Non du tout. D’autant que 2021 s’annonce assez compliquée avec ce Covid-19 qui risque de durer encore un semestre pour en tout cas nous laisser vaquer à nos occupations. Pour une année qui commence assez mal avec un budget qui est largement déficitaire, je pense que ce sont des indicateurs qui peuvent donner le tournis à un gouvernement qui ne compte que sur la fiscalité. Parce que tout ce que l’on dit, c’est hors pétrole, hors gaz. Par conséquent, avec ce début d’année qui risque d’être énormément difficile avec le Covid-19, je crois que le marasme économique malheureusement va continuer pour beaucoup de secteurs surtout la culture et l’hôtellerie, même s’il y a une faible clientèle dans les hôtels. Je rentre d’un séminaire à Mbour mais la clientèle est extrêmement faible. Ce marasme risque encore de plomber notre PIB qui de 0,7%. Malgré un hivernage pluvieux, le PIB ne pourra pas être à un niveau entre 3 et 4%. Par conséquent, je ne suis pas optimiste pour 2021 d’autant que l’Etat n’aura pas les moyens de la subvention première. C’est-à-dire, sur les 600 milliards que j’ai indiqué tout à l’heure pratiquement les 400 ou 500 milliards étaient pratiquement des subventions. Et s’il faut recommencer, ce sera très difficile. Je crois que c’est pourquoi aussi l’Etat hésite à confiner même régionalement, localement parce que ce pays est un pays de « Gorgoorlous », un pays de débrouille extrêmement faible qui n’a aucune capacité de résilience. Les citoyens sénégalais n’ont pas cette capacité de résilience et même l’Etat n’a pas cette capacité. La preuve ? Pour 1000 milliards, on compte sur les 600 milliards de l’extérieur. Ça donne une fragilité qui montre que 2021 risque d’être une année extrêmement difficile.

Le Sénégal effleure le seuil d’endettement de 70% autorisé dans l’espace Uemoa. La dette inquiète de plus en plus les partenaires techniques et financiers. Que risque-t-on ?

Vous savez que la capacité d’endettement des 70% n’est qu’un indicateur de bonne gouvernance. Tout le monde sait que la banque mondiale va réagir à travers un outil qui s’appelle ajustement structurel. Il sera un ajustement structurel économique et non un ajustement structurel financier. Parce que notre monnaie est solide et il y aura pas de dévaluation. Mais l’ajustement structurel risque de nous rattraper si on fait un dépassement. Mais, le pire pour nous citoyens c’est qu’il y aura forcément des augmentations de prix pour combler le gap financier qui, malheureusement n’est que fiscal. Parce qu’encore une fois, tout ce que l’on dit est hors pétrole, hors gaz en 2021. Donc les risques sont là (…). On ne doit pas se comparer à l’Occident. Ces pays ont une capacité de résilience interne. Leur économie dégage suffisamment de moyens non seulement pour faire face à cet endettement colossal mais pour faire aussi d’autres investissements. Mais nous à partir de 2017, le Sénégal est dans une difficulté de trésorerie structurelle. Ils ont crié partout qu’il faut effacer la dette. Je dois dire que ce sont des dettes de gouvernement et non des dettes commerciales.

Le Sénégal ne peut pas bénéficier de l’annulation de la dette



Macky Sall réclame une annulation de la dette de l’Afrique. Le Sénégal peut-il en bénéficier ?

Non le Sénégal ne peut pas bénéficier de l’annulation de la dette comme l’Ethiopie, comme le Tchad, comme le Congo Brazzaville, parce que ces pays ne sont pas simplement dans le problème du Covid-19. Ils ont le Covid et ils ont autre chose. Le Tchad c’est la guerre, le Congo le pétrole était à terre, l’Ethiopie était dans une famine. Donc, il fallait un argument économique solide pour quand même pousser les bailleurs n’ont pas à annuler mais à différer. Ces pays ont bénéficié de 3 ans de différé. Et nous, on a bénéficié seulement de 6 mois. Donc, le Sénégal n’a pas un argumentaire économique pour dire que nous sommes en crise. Nous ne sommes pas en crise. C’est le Covid-19 qui nous a mis en mal comme tous les pays du monde. Et les bailleurs nous ont aidés pour ce qu’ils pouvaient. L’argumentaire de différé encore de 2 ans ou de 3 ans n’est pas retenu pour le moment pour le Sénégal. Et je crois que le Sénégal a beaucoup plus des dettes commerciales à travers la bourse de Côte d’ivoire mais aussi avec les Eurobonds. Donc quand vous empruntez à un public, vous ne pouvez pas demander un effacement de dette. Parce que moi, je suis peut-être actionnaire à la bourse de Côte d’ivoire et peut-être que j’ai acheté pour le compte du Sénégal une obligation. Est-ce que je suis prêt à effacer la dette que le Sénégal me doit ? C’est exactement comme ça qu’il faut comprendre les difficultés à aller vers l’annulation de la dette. Simplement parce qu’ils viennent de comprendre que c’est extrêmement lourd. 80 ou 90 milliards par mois, je pense que le Sénégal pouvait le mettre ailleurs. Surtout quand on sait qu’on l’a mis dans des investissements qui ne sont pas prioritaires comme le Ter, le BRT et certains bâtiments de Diamniadio etc.

Aujourd’hui, quel est le taux de pauvreté au Sénégal ?

Une étude avait révélé qu’on était dans les 55% de pauvres. Maintenant il y a des niveaux c’est-à-dire très pauvres, assez pauvres, pauvres etc. Cela montre que le Sénégal est en train de sombrer à cause de deux facteurs. Le premier élément c’est le coût de la vie. Aujourd’hui, les factures d’eau, d’électricité, de logement, de la scolarité et même les factures alimentaires nous tuent. Le Sénégal a une inflation intérieure et ça, c’est le premier facteur qui explique l’aggravation de la pauvreté. Le deuxième facteur, c’est que plus de la moitié de notre pays ne travaille pas. L’autre moitié qui travaille à un revenu extrêmement faible. En faisant le rapport entre le revenu faible ou sans revenu par rapport au coût de la vie, on se rend compte que le sénégalais même les jeunes fonctionnaires sont en train de sombrer dans des difficultés. C’est pourquoi je dis que la pauvreté à des niveaux mais les gens ne sont pas à l’aise financièrement. Ça explique quelle que part la corruption. Parce que quand on est incapable de faire face à ses dépenses, on risque de perdre sa dignité, l’honnêteté parce que simplement il y a une facilité qui s’offre à toi. Par conséquent, on n’hésiterait pas à entrer dans ce jeu de corruption.

Le Sénégal est un pays de corruption

Selon vous, quelle doit être la meilleure des politiques économiques du Sénégal ?

La meilleure politique économique pour le régime actuel face à ces difficultés-là, c’est de surseoir à tous ces projets-là qui ne sont pas prioritaires. C’est-à-dire les projets qui ne sont pas dans les demandes sociales. Vous voyez le BRT, c’est comme le Ter. Ils sont dans une vision contraire à la vision du Pse 1 ou du Président Macky Sall. Parce que quand vous érigez Diamniadio en ville nouvelle, au lieu de faire un BRT de Guédiawaye à Dakar, il faut faire un BRT de Pikine à Diamniadio. Les gens n’ont rien à faire à Dakar. Le Ter c’était aussi peut-être de Thiaroye à Diamniadio. Ils n’ont rien à faire à Dakar. Il faut nettoyer Dakar et essayer de sortir certains plateaux commerciaux comme Petersen. Donc, désengorger Dakar était l’objectif de Diamniadio. Pour moi, il faut surseoir à beaucoup de projets qui ne sont pas prioritaires. Toutefois, il faut terminer les projets déjà entamés.

En matière de bonne gouvernance, le Sénégal se hisse à la première place africaine et mieux, devance les États-Unis et la France, selon le ministre de la Justice, Me Malick Sall. Etes-vous de cet avis ?

Non du tout. Parce que ces instances internationales n’ont pas lu les rapports de l’Ofnac, n’ont pas vu les rapports de l’Ige, de la Cour des comptes, de l’Armp etc. Le jugement ce n’était pas le fond. Ces instances internationales ont jugé le dispositif de lutte contre la corruption et le dispositif de lutte contre la mal gouvernance qui existent au Sénégal. Toutes les institutions créées au Sénégal sont des outils de bonne gouvernance. Si vous allez dans une réunion internationale et vous dites que le Sénégal dispose de tout cela mais les gens vont applaudir. Et donc, c’est plus un jugement de forme que de fond. Maintenant, dans le fond, tout le monde sait que ce pays-là est un pays de corruption. Avec tous les rapports que nous voyons tous les jours, aucun sénégalais ne vous dira que le Sénégal est un pays de bonne gouvernance. 




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