Pourquoi pas un mandant… à vie ?




La question du troisième mandant, le mandat « de trop », agite depuis quelques années certains pays d’Afrique subsaharienne dans les débats politiques. Un candidat anciennement élu, président sortant, avec ses différents groupes de soutien fait planer ou s’exerce ouvertement dans le projet de rester au pouvoir, pendant que d’autres groupes exigent qu’il ne participe guère à la prochaine élection présidentielle, par raison à ce qu’il a déjà accompli deux mandats consécutifs. Cela, ils le réclament au nom de « la démocratie ». Au Sénégal, en République de Guinée, en Côte d’ivoire, pour nous limiter aux cas qui font présentement actualité, les passions sont vives, les agitations violentes, les discours fulminantes. Il revient alors de s’interroger sur la chose, qui tellement emporte les uns pendant que les autres persistent. Il revient d’essayer de comprendre la pertinence des choses, sans entrer dans le jeu des fraudes habituelles, mais dans leur essence par elle-même.

La première question à laquelle il faudrait obligatoirement répondre est de savoir ce qu’est la démocratie. Par définition, elle est l’exercice de la souveraineté par le peuple. En d’autres termes elle consacre de gré, et bien souvent de force, les décisions de la majorité face aux choix, aux désirs, aux intérêts de la minorité. Démocratie et dictature sont en vérité synonymes : la différence se situe dans qui exerce la dictature. La chose s’achève là ; tant que la majorité y souscrit, nous sommes en démocratie. Alors pointe la deuxième interrogation digne d’être formulée : en quoi est-ce que le cumul de plus de deux mandats consécutifs serait-il en soi antidémocratique ? En rien, si l’on s’en tient au principe. Mieux, c’est le fait d’empêcher, comme certains le veulent instituer, un candidat, lequel soit-il, à disposer de toutes les chances de concourir et à disposer de toutes les chances égales de compétitions à l’égard de ses concurrents à la mandature qui serait antidémocratique. Le système de parrainage, tel qu’appliqué dans certains pays dits « grandes démocraties » (… ?!), l’exigence d’une caution comme préalable pour être candidat, jusqu’au tri institutionnel tant qu’il ne repose sur aucun argument objectif légal ; que l’ensemble d’un échafaudage qui sous le ciel de la démocratie contrevient à la démocratie.

Alors surgit la troisième question pertinente : pourquoi ? Celui qui dit « non », il faut lui dire « pourquoi… ? ». La réponse est connue de tous : le tout est un leurre. Nous avons en Afrique subsaharienne et dans le monde actuellement comme une race de politiciens qui ne peut accéder au pouvoir que par défaut. Ce que les Sénégalais avaient refusé à A. Wade en 2012 au prix de brûler le pays s’il le fallait, c’est cela que par la magie de « la démocratie » la légalité institutionnelle a opéré en France à la même période : faire élire un candidat sur la base des choix, des désirs, des intérêts du quart des votants. Celui qui veut combattre la fraude électorale devrait commencer par sa formule la plus directe et la plus flagrante : le système à deux tours, qui oblige le peuple, je dis bien oblige le peuple, sous la couverture de la légalité constitutionnelle à élire un parmi tous les candidats qu’il vient de débouter au premier tour du scrutin. Est-ce seulement permis de s’étonner quand eux tous défient les meilleurs scores d’impopularité juste quelques mois après leurs brillantes accessions au pouvoir ? (…)

Le tout est un leurre, car en plus, la souveraineté que dit-on être exercée par le peuple lui est aussitôt confisquée, à la minute près où celui-ci se choisit des représentants qui en place de consacrer leur énergie et l’énergie du temps et des prérogatives qui leur sont délégués pour servir le peuple, les utilisent pour abuser et pour se moquer du peuple. Entre les collèges des politiciens, des fonctionnaires véreux et des hommes d’affaires fourbes, les fraudes, les détournements, les corruptions, les jeux d’intérêts, etc. ; entre le parlementarisme et l’appareil de justice, les prérogatives, les privilèges, les lois, les condamnations, les acquittements, etc. ; entre les différentes ramifications de la délégation du pouvoir public et la population elle-même représentée, les abus, les manquements, les intimidations, le snobisme, etc. ; tout se fait, en parfaite conscience : au nom du peuple… mais à l’exclusion entière du peuple ; contre la volonté, contre les intérêts, contre la dignité du peuple. Je me permets, en tant que dépositaire du mandant populaire, non seulement de moi-même abuser et me moquer du peuple, mais de choisir, en toute aisance, des coopérateurs qui me rejoindront dans cette entreprise de fraudes.

Alors bonjour l’indignation ! Bonjour la lassitude ! Bonjour la révolte ! Bonjour la « défiance populaire », partout sur terre !

En quoi effectuer ou ne pas effectuer tant de mandats consécutifs serait-il en soi respecter ou trahir la volonté du peuple ? En rien, tant que durant tous ces mandats toutes ces pratiques méprisables ne cessent pas de demeurer le code génétique des mandatés. Ce qui est sûr, c’est que les groupes qui réclament ces sortes de normalisations des mandatures ont tous des préoccupations et des projets qui n’ont rien à avoir ceux des peuples, à savoir la justice, économique et sociale. Lesdits penseurs et ladite société civile marchandent derrière des idéaux quand ils ne sont pas convaincus, fermement, que le progrès c’est de copier les sociétés occidentales ; les politiciens admettraient volontiers un mandat unique…, tant qu’ils ne sont pas aux affaires et aspirent y accéder.

Mais sans ces normalisations, aucun élu ne peut « éternellement » occuper son siège avec tranquillité, comme objectivement, le modèle de la société capitaliste et du libéralisme économique est incapable de réaliser ne serait-ce que le semblant de la justice économique et sociale n’importe où sur cette planète. Nous devrions peut-être, en place de voter « pour des gens compétents et intelligents » mais qui ne servent à rien de bon, voter « pour un imbécile qui n’y connait rien », pour emprunter la voix de Coluche… l’ironique qui vire au dramatique ! Rien que ce point d’histoire, je dis l’histoire de cette candidature…, révèle à suffisance combien le tout est un leurre.

Le modèle de la démocratie bourgeoise se maintient alors, nécessairement, et par une série de fraudes congénitales institutionnelles et par le jeu de l’apaisement de la société politique. On ne se limite pas, pour la raison, à uniquement vouloir imposer la limitation du nombre de mandats, présidentiels pour préciser…, mais à encore limiter jusqu’à la durée de chaque mandat pour toujours confisquer la souveraineté du peuple, restreindre ses droits et ses prérogatives, et par ailleurs garantir l’état de sujétion et le retard de pays comme les nôtres. Au Sénégal, la dernière formule miraculeuse, le statut du chef de l’opposition, n’a réussi qu’à inspirer à la fois au dédain et au pathétique. (…) En somme, on ne pourrait aujourd’hui encore mieux présenter le régime de la démocratie bourgeoise que par cette phrase de K. Marx : « On autorise les opprimés à décider périodiquement, pour un certain nombre d’années, quel sera, parmi les représentants de la classe des oppresseurs, celui qui les représentera et les foulera aux pieds… ! ».

Un mot, pour finir, sur la question des coups d’Etat militaires et la position des diverses organisations internationales sur le propos.

La première chose qu’il ne faut pas perdre de vue est la différence, indiscutable, entre les coups de force de la famille de la France – Afrique et les saluts militaires comme celui auquel nous venons d’assister au Mali. Renverser un président légitime, je dis de la légitimité populaire…, qui en plus a les qualités d’être un patriote et un laborieux des causes de sa nation, pour le remplacer par un autre président à peine légitime…, qui en plus a les qualités d’être un renégat et un laborieux des causes des puissances impérialistes n’a rien de commun avec le cours inverse de cette histoire ; pour le moins, du point de vue de l’avenir de nos pays.

Malheureusement la conscience politique actuelle, par l’histoire et par la trajectoire de la démocratie, par l’état de sujétion même intellectuelle des acteurs et des penseurs de pays comme les nôtres aux régimes et aux idéologies notamment occidentaux, empêche d’apprécier à sa toute signification et à sa dimension exceptionnelle pour l’histoire de la révolution politique l’acte que vient de poser le peuple malien. Nous espérons de tout cœur que de prochains soleils éclaireront pour les générations à venir ses aspects fondamentaux. Cela nous permet de rapidement plonger sur la leçon essentielle que devraient retenir tous ces dits dirigeants qui ont osé débarquer au Mali avec la prétention de dicter au peuple malien sa conduite au Mali-même, par foi à une certaine légitimité qu’ils se sont cédée eux-mêmes ; je dis les sociétaires de la CEDEAO, le syndicat des chefs d’Etats Ouest africains au service des puissances impérialistes.

En place de jouer les pompiers, après avoir fait les pyromanes, ils devraient tous réaliser qu’ils sont effectivement des IBK en sursis, car rien de ce qui a fait tomber le monsieur au Mali n’est une chimère dans leurs pays, du chômage à l’insécurité, de l’Etat et des institutions qui ne savent que pressurer et réprimer les citoyens, des bonnes grâces au mépris des « Frances » ; et tout indique que si à leurs tours ils se faisaient une bonne fois évincer du pouvoir, nous tous célébrerions l’évènement encore des décennies à venir. Le comble du paradoxe, c’est d’ « enterrer la constitution » chez soi, par exemple en même temps qu’un monsieur…, pour réclamer sa vitalité chez un autre ; comme si par ailleurs l’ordre constitutionnel était, ou devait être, universel et éternel !

De Cheikh Diop El-Shabazz.




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