GUERRE CONTRE LES GRANDES SURFACES : La stratégie de l’Unacois/Jappo pour abattre Auchan




« Le mouvement de modernisation de nos commerces est enclenché »

Spéculation, incendies dans les marchés, guerre contre Auchan, l’impact de la Covid dans le secteur du commerce… Ousmane Sy Ndiaye, directeur exécutif de l’Union nationale des commerçants et industriels du Sénégal (Unacois/Jappo) livre ses vérités. Entretien exclusif avec cet expert de l’Uemoa et de la Cedeao  qui a en charge  d’organiser la formulation  et la bonne mise en œuvre des stratégies de l’Unacois/Jappo.

Quel est le chiffre d’affaires de l’Unacois/Jappo ?

Il est difficile d’évaluer le chiffre d’affaires des membres de l’Unacois/Jappo qui sont tous des opérateurs économiques. Globalement, nous sommes leaders dans le domaine de l’importation et de la  distribution. Rien que sur les filières stratégiques comme celles des céréales, horticoles, fruits et légumes, agroalimentaires importées dans notre pays et même localement, le chiffre d’affaires est évalué à près de 1500 milliards sans oublier le volume des transactions réalisées par les opérateurs qui interviennent dans tous les autres domaines  qui ne relèvent pas de l’agroalimentaire. C’est tout ce qui est importation d’électroménager, d’électronique, de téléphonie, etc. Tout cela est évalué entre 1500 et 3000  milliards de FCFA.

Où en est L’Unacois/Jappo avec son combat contre l’implantation des grandes surfaces comme Auchan?

L’installation des grandes surfaces de distribution est une excellente chose mais c’est un couteau à double tranchant parce que le mode opératoire de ces investissements étrangers directs en Afrique, en général et plus spécifiquement au Sénégal, est complémentent différent du mode opératoire que nous leur connaissons dans leur pays d’origine. Les grandes surfaces en Europe, plus  spécifiquement  en France, comme on parle de Auchan, sont installées dans la périphérie du centre urbain. Elles ne viennent pas concurrencer le commerce  traditionnel. Malheureusement dans nos pays, c’est le segment traditionnel de détail qui paie le plus lourd tribut face à la concurrence. Naturellement, c’est une situation désobligeante que nous avons dénoncée en son temps. Mais le seul fait  de le dénoncer ne suffit pas, il faut des alternatifs, d’abord du point de vue de la résorption du déficit de la réglementation. La Commission nationale de la  concurrence du commerce au Sénégal est en léthargie depuis plus de 10 ans. C’est une grosse préoccupation. Nous avons une disposition légale qui organise la libération du commerce qui date de 1994 et elle est complètement obsolète. D’autres fonctions essentielles de services et de digitalisation sont venues se rajouter au fonctionnement du secteur du commerce. Il est  extrêmement important  de mettre à jour et de réactualiser la réglementation dans le secteur du commerce et de la distribution dans notre pays. C’est un point sur lequel nous attendons l’Etat, notamment dans le cadre du programme de relance en vue d’un meilleur positionnement des PME sénégalaises. Nous pensons que le Sénégal a tout intérêt à remettre à jour la réglementation en matière de concurrence et également en matière de libéralisation.

Les commerçants ne devraient-ils pas aussi s’adapter et moderniser leur système d’approvisionnement ?

Évidemment les commerçants sénégalais devront s’ajuster, renforcer leurs capacités organisationnelles, moderniser leur système d’approvisionnement et le mode de gouvernance de leurs entreprises  et aller vers les grands ensembles pour faire face à la concurrence. Nous savons comment Auchan et  les autres grandes surfaces du monde marchent. Nous pensons qu’il y a des efforts à faire et nous sommes en train de nous préparer en conséquence. Le mouvement de  modernisation est enclenché mais malheureusement il a été interrompu  par la Covid 19.  Mais nous  sommes en train de nous relancer progressivement pour aller vers la modernisation des circuits de distribution et une modernisation globale  du commerce de nos pays. Nous pensons aussi qu’il faut moderniser les infrastructures de commerce et de mobiliers commerciaux dans notre pays. Quand on voit l’état  de nos marchés traditionnels, c’est vraiment dérisoire. Regardez les marchés Sandaga, Castor et Thiaroye ; quand il pleut, ces marchés ne sont plus accessibles. Il n y a aucune infrastructure de stockage pour la conservation  des produits, la mobilité interne n’est pas assurée, la sécurité est problématique. Nous avons connu un énième incendie au marché de Kaolack. Ce sont ces problèmes que vit le pays et pour lesquels je pense qu’il y a une urgence à faire face.      

Justement en parlant des incendies dans les marchés, quelle politique sécuritaire propose l’Unacois/Jappo ?

Sur ce point, j’ai entendu et suivi beaucoup d’analyses qui ne cadrent  pas forcement avec la réalité. Les marchés dans le cadre de la politique de décentralisation, à travers l’Acte 3, sont sous la responsabilité  des communes. Ce sont les communes qui doivent assurer  le fonctionnement  des marchés. C’est à ce  niveau qu’il y a déjà un manquement parce que les gens s’installent de manière désordonnée et non  contrôlée.  Les commerçants  qui occupent les marchés ont aussi leur responsabilité dans les incendies parce que la plupart de ces incendies découlent des branchements anarchiques. Ce n’est pas normal. Les gens n’inventent pas le courant, il est fourni par la Senelec. Donc la responsabilité de la Senelec est engagée. S’il arrive que des gens procèdent à des branchements anarchiques, il  y a un minimum de contrôle qui doit être fait dans les marchés afin d’interpeller les auteurs de ces branchements anarchiques.  Il s’y ajoute également le déficit de bouche d’incendie. Là, ce n’est pas la responsabilité des communes mais celle de l’Etat. La sécurité publique relève de la responsabilité de l’Etat à travers les services du ministère de l’intérieur. C’est une cascade de responsabilités largement partagées par la commune, les commerçants et les services de l’Etat qui doivent faire le contrôle. Les marchés sont mal construits et ils ne sont pas en phase avec les besoins de la population.  Quand   la population s’accroit, les infrastructures devraient croître et accompagner les besoins de la population du point de vue de la mobilité et de  la santé. Il faut donc la réhabilitation et la modernisation des marchés du Sénégal.

L’Unacois/Jappo est-elle en phase avec l’Etat dans sa politique de désencombrement de la voie publique occupée anarchiquement par les commerçants ?

Sur cette politique de désencombrement, nous sommes en phase  avec l’état. Personne ne devrait encourager l’encombrement de la voie publique qui pose des problèmes de sécurité. L’Etat doit améliorer son approche  dans  l’élaboration des solutions  de désencombrements et surtout dans la gouvernance de ce qui est prévu. Le déficit de communication et d’information alimente les résistances au niveau des commerçants  qui ne se rendent pas compte de ce que l’Etat est en train de faire pour eux. C’est assez problématique et c’est à ce niveau qu’il faut améliorer le dialogue et surtout la transparence sur les projets de modernisation et de  désencombrement des marchés. Naturellement, nous sommes conscients  de la responsabilité que nous avons sur cette question. C’est pourquoi l’Unacois/Jappo a saisi l’opportunité lors d’une audience, il y a deux ans avec le chef de l’Etat, pour  lui exposer le problème. C’est l’Unacois/Jappo qui a soumis au Président de la République le besoin urgent de moderniser les marchés traditionnels et de travailler à éradiquer, de manière progressive,  le désencombrement de la  voie publique;  ce qui nous permettra d’assurer une bonne fluidité des activités qu’elles soient économiques ou non.

Quel est l’impact de la Covid dans le secteur du commerce ?

Le commerce demeure le secteur le plus touché par la pandémie de la Covid-19. Les commerçants ont été à l’image du secteur du tourisme et du transport durement frappés par la crise sanitaire. A un moment  donné, les marchés ont été fermés pour éviter la propagation de la maladie. La chaîne d’approvisionnement  a été impactée à hauteur  d’au moins 60 %. Cela veut dire qu’il  y a eu beaucoup de stocks qui sont perdus. Plusieurs commerçants ne  pouvaient plus faire face aux charges de fonctionnement comme le loyer, les factures d’électricité… Les  dégâts sont immenses à ce niveau  et il y a un effort d’évaluation  exhaustive qu’il faut faire. Concrètement, il est difficile de procéder à une évaluation exhaustive des pertes subies. Mais au niveau des importations, on a constaté un ralentissement  des activités. La chaîne portuaire a été plus ou moins préservée durant toute la phase de couvre-feu au point que le marché n’a pas connu une pénurie décisive. Sur les fruits et légumes qui proviennent  de la sous-région, on a constaté qu’il y a un ralentissement à hauteur de 30% du niveau d’approvisionnement  des stocks. Sur les autres  activités, c’était  le  statu quo parce que les gens  étaient  obligés  d’arrêter du fait de la fermeture des  frontières. Le secteur  bancaire avait un moment opéré à une  suspension  de ses activités  parce qu’il y avait beaucoup d’incertitudes.

Quelle est la part de l’Unacois/Jappo sur les 200 milliards destinés à appuyer le secteur privé ?

Les 200 milliards mis à la disposition du secteur privé à travers le secteur bancaire pour faciliter l’accès au financement n’a pas beaucoup profité au secteur du commerce. Je n’en connais pas au niveau des importateurs de riz, d’huile et d’autres céréales qui ont bénéficié  de ces 200 milliards. Par  contre au niveau des distributeurs locaux, il y a quelques-uns qui ont pu accéder à ce financement mais  c’est une infime partie. Globalement, on peut situer la part d’aide reçu entre 2 et 3 %.

Votre président Idy Thiam a été cité dans un scandale dans l’attribution du marché de sucre et de l’huile dans le cadre de l’aide alimentaire d’urgence. Qu’en est-il réellement ?

Malheureusement, on a collé un mauvais procès à Idy Thiam. C’était une cabale  montée contre lui,  sa personne était visée. Mais l’important est qu’Idy Thiam à qui le marché a été attribué a les dispositions de relever le défi.  Pour preuve, le ministre Mansour Faye et ses services techniques se sont déplacés jusqu’à ses  hangars de stockages  pour  constater  l’effectivité  de la disponibilité de stocks et des livraisons opérées. Il n’y avait pas aucune difficulté pour livrer dans les délais le marché qui  lui a été attribué. On a lu dans la presse qu’on avait envoyée une sommation à  Idy Thiam.  C’était faux.

Le départ d’Idy Thiam de l’Unacois Jappo est réclamé par certains. Etes-vous favorable à son départ ?

C’est un faux débat !  Le président Idy Thiam est celui dont la durée d’occupation du poste de président de l’Unacois/Jappo est la plus courte de tous les autres présidents des organisations patronales professionnelles du pays. C’est le dernier arrivé. Il a été élu en 2007, pendant ce temps, les autres présidents des organisations étaient en place. Donc, ce n’est pas lui qui a duré le plus longtemps au poste du président. Deuxièmement, nous nous ne gérons pas des affaires publiques mais des affaires privées. Ce sont des opérateurs économiques, des entrepreneurs qui ont décidé de mettre leurs moyens en commun et de choisir quelqu’un en qui ils ont confiance pour conduire le destin de leurs activités. Nous sommes une organisation de droit commun. Donc au niveau du secteur privé,  ce qui prévaut dans nos relations,  c’est la confiance. Et je rappelle que Idy Thiam n’a jamais était demandeur. En tout cas, au niveau de l’Unacois/Jappo, il n’y a aucune instabilité et tout se passe très bien. Les rapports entre le président et les membres sont au beau fixe.

Que fait l’Unacois/Jappo pour lutter contre la spéculation des prix des denrées de première nécessité ?

L’Unacois/Jappo essaie de lutter contre toute spéculation parce qu’il y va de notre intérêt et de notre crédibilité. Nous avons regroupé toute une communauté d’acteurs  qui sont en leur sein des concurrents. En réalité, nous avons un mécanisme de régulation qui n’est pas suffisamment solide et qui souvent accuse des failles. Ce qui fait parfois, à l’occasion des événements majeurs, il y a spéculation. Mais il est difficile de lutter contre la spéculation parce qu’il y a une faiblesse majeure de notre système de  régulation, lequel est fondé  sur le gel des importations au profit de la commercialisation de la production nationale. La régulation créé une situation de monopole de fait, qui désengage les importateurs qui n’ont plus de stocks de produits importés. Ce qui les rend dépendant justement des intermédiaires qui se posent entre eux et les producteurs agricoles. Et c’est ça qui crée la situation de spéculation. Mais s’il y avait un jeu de contractualisation qui met en contact direct le producteur au distributeur, il n’y aurait pas de place à la spéculation. Parce-que en ce moment-là, la traçabilité des opérations serait très facile à établir et le contrôle qui doit être effectué par les services du ministère du commerce à travers la direction du commerce intérieur, service contrôle, sera une simple affaire à opérer. Il y a également le problème d’applicabilité des lois dans notre pays. La loi ne s’applique pas suffisamment et les consommateurs doivent aussi prendre leurs responsabilités. Quand je viens devant une boutique pour acheter un produit, on me propose un prix exorbitant, je ne suis pas obligé d’acheter. Je vais chez un autre commerçant ou je le dénonce tout simplement. Il y a des numéros verts qui sont mis à la disposition des consommateurs et des associations de consommateurs qui sont extrêmement dynamiques. Mais on n’est pas encore arrivé à ce niveau de responsabilité citoyenne où les consommateurs décident de veiller à ce que tout le monde respecte la réglementation sur les prix.




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